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Concilier recherche scientifique et football de haut niveau

Doctorant en Bio-ingénierie tissulaire à l’université de Bordeaux, Soumaïla Cissé travaille sur la conception de veines artificielles destinées à améliorer la prévention des évènements thrombo-embolitiques veineux. En parallèle, il évolue en football à un niveau régional exigeant. Dans cet entretien, il revient sur son parcours, son projet de recherche et son quotidien entre laboratoire et terrains de foot.

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  •  Bonjour Soumaïla, pouvez-vous nous présenter votre parcours ?

Je suis né au Burkina Faso où j'ai d'abord obtenu le baccalauréat en mathématiques et sciences de la nature ; puis j'ai poursuivi mes études supérieures en intégrant la faculté de médecine de Ouagadougou.

En parallèle, comme beaucoup d'enfants, j'ai fait du sport dès le collège … et ma passion, c'est le football ! A force d'entraînement, j'ai eu la chance de jouer dans le championnat sénior de mon pays.

Après la première année de médecine, j'ai décidé de me réorienter et de venir faire des études en France. Le parcours pour obtenir un visa est assez long : il faut compter environ 9 mois, en passant par une plateforme qui rappelle un peu "Parcoursup". J'ai ainsi rejoint en 2019 l'université de Bordeaux pour y préparer une licence en chimie et santé, suivie d'un master en chimie organique, nanochime et science du vivant.

A la suite de ce master, Marie-Christine Durrieu (DR INSERM) a sélectionné ma candidature pour réaliser une thèse à l'institut de Chimie & Biologie des Membranes et des Nano-objets (CBMN), sur la conception de veines artificielles.

  • En quoi consiste votre projet de thèse ?

Ma thèse porte sur la conception de veines artificielles, en collaboration avec le CHU de Bordeaux et le laboratoire de l'Intégration du Matériau au Système (IMS), avec pour objectif la mise en place d’un test permettant de quantifier la coagulation sanguine. Le laboratoire IMS a conçu un senseur pour détecter in vitro la formation de caillots sanguins. La stratégie consistera à faire circuler un échantillon de sang de patient dans un vaisseau artificiel, en utilisant un système de circulation microfluidique. Ces recherches s’effectuent également en collaboration avec la plateforme PLACAMAT (ICMCB) et l'institut FEMTO-ST (Besançon). A long terme, nos recherches ont pour but de proposer un dispositif médical permettant la prévention des évènement thrombo-embolitiques veineux.

Le challenge auquel je suis confronté est donc de mettre au point ces vaisseaux artificiels. Compte tenu de l'expérience acquise dans mon équipe sur la fonctionnalisation de surface des matériaux, nous avons choisi d'utiliser un  biomatériau de la famille des silicones, le polydimethylsiloxane (PDMS) et de greffer à sa surface des polymères et des peptides pour le rendre biocompatible. Il ne faut pas, en effet, que le sang du patient forme spontanément des thrombus au contact du vaisseau artificiel !

La solution est alors d'atteindre un recouvrement intégral de la surface interne du vaisseau artificiel par les cellules qui assurent cette fonction dans les vaisseaux vivants : les cellules endothéliales. Les molécules greffées auront donc pour but de permettre à ces cellules d'adhérer à la surface interne du vaisseau, d'y proliférer et de s'organiser afin de former une mono-couche de cellules, comme c'est le cas avec les vaisseaux sanguins naturels.

A ce stade de développement du prototype, les expériences sont faites avec des cellules endothéliales humaines achetées chez un fournisseur. Cependant, pourquoi ne pas imaginer qu'à terme, des cellules du patient puisse être utilisées, même s'il faut reconnaître que cela sera complexe à mettre en place et coûteux à utiliser en clinique.

  • Et en plus de ce beau projet de recherche, vous suivez un entraînement intensif de football ! Mais comment faites-vous ?

Sur le plan sportif, j’évolue au poste de milieu de terrain relayeur/défensif. Mon parcours footballistique m’a conduit du championnat départemental (Caudéran) et régional 3 (Pessac-Allouette) au championnat régional 1 (Club Sportif Lantonnais).

Il est vrai que les journées sont longues et que je dois bien organiser mon temps de travail. Je passe un minimum de 8 heures par jour au laboratoire et trois fois par semaine, il me faut avoir terminé les manips à 18h30 au plus tard, car un bus du club vient nous récupérer à proximité du campus à 18h45 et nous emmène à Lanton, au bord du Bassin d'Arcachon, pour un entraînement de deux heures. Ce trajet de 30 à 40 minutes est finalement très agréable : il permet de faire une pause avant d'enchaîner avec l'entraînement. Les soirées des deux autres jours de la semaine sont consacrées au renforcement musculaire, dans une salle de sport. Et ce n'est pas tout, il y a aussi les matchs le week end, en alternance à Lanton et dans les clubs de Nouvelle Aquitaine.

En somme, j'ai une vie bien remplie, et cela me plaît beaucoup.

Je sens que je continue de progresser sur les deux tableaux. Mes travaux de thèse sont vraiment stimulants, je reçois un soutien constant de la part de ma directrice de thèse et des collègues du laboratoire qui aiment également le sport. Et en football, j'ai changé de club à deux reprises depuis mon arrivée à Bordeaux, car mon niveau me permet d'évoluer aujourd'hui dans un club de plus haut niveau : Lanton joue en Régional, pour ceux de vos lecteurs qui s'intéressent au foot.

  • Alors, comment voyez-vous votre avenir, dans le foot ou dans la chimie … ou les deux ?

Devenir joueur professionnel en football me comblerait. Mais comme je sais aussi que la carrière professionnelle ne dure qu'un temps, je ne perds pas de vue qu'une reconversion serait nécessaire à court terme. Donc, je veux aussi maintenir ma compétence en science. Dans l'immédiat, je suis au milieu de mon contrat doctoral. Si par bonheur je pouvais atteindre le niveau "national 3" en football avant la fin de ma thèse, je pense que je serais encore en capacité de mener ces deux carrières de front, comme actuellement … à moins qu'il soit nécessaire de demander une prolongation de ma thèse. Nous n'en sommes pas encore là.

  • Comment voyez-vous votre intégration à Bordeaux, à l'université, au CBMN ?

Le football a joué un rôle déterminant dans mon intégration universitaire et sociale. Je travaille quotidiennement en français et en anglais dans un environnement international et collabore avec plusieurs équipes de recherche au sein et en dehors du CBMN.

Arrivant de l'étranger, même si j'étais déjà francophone, il n'était pas forcément facile de m'intégrer. Mais le sport est un facteur d'intégration formidable et jouer dans l'équipe 1 de l'université lorsque j'ai commencé ma licence m'a permis de m'intégrer rapidement à un groupe. Aujourd'hui, je me sens parfaitement intégré. Au sein du CBMN, j'échange avec d'autres groupes et je collabore avec la directrice, Sophie Lecomte. Et la journée du Département STS m'a aussi donné l'opportunité de présenter mes travaux.

  • Pour suivre la progression de votre projet de recherche, nous attendrons donc la prochaine journée du département STS. Et pour vous voir évoluer sur un stade, nous donnons rendez-vous à nos lecteurs dans les tribunes du stade de Lanton.

Interview réalisée par Claudine Boiziau et Jean-Michel Blanc

Crédits photo - Soumaïla Cissé