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Un métier, un portrait - Tisser l'innovation. Entre recherche, biomatériaux et entrepreneuriat

Pour ce 9ᵉ épisode de la série Un métier, un portrait, immersion dans le quotidien des post-doctorants et focus sur une nouvelle facette de leurs activités : le transfert de technologie et la création d'entreprise. Si leurs missions sont avant tout consacrées à la recherche, certains "post-docs" s'investissent parallèlement dans la valorisation, notamment entrepreneuriale, de leurs travaux. Rencontre avec Yoann Torres du laboratoire BioTis (Inserm, université de Bordeaux), qui partage son quotidien entre recherche fondamentale, développement de biomatériaux et préparation d'une future start-up.

Publiée le

Poste : Post-doctorant

Lieu : Laboratoire BioTis (Inserm, université de Bordeaux) - Bâtiment Biologie Santé, entre 50 et 60 personnes, campus Carreire

Employeur : Inserm

Arrivée : 2016

Personnel : Chercheurs, enseignants-chercheurs, ITA

Chercheur, développeur de biomatériaux, porteur de projet d'innovation… les journées de Yoann Torres sont particulièrement remplies. Post-doctorant au laboratoire BioTis, il conjugue expérimentations en laboratoire, développement de dispositifs médicaux innovants et création d'entreprise. Animé par une conviction forte – la recherche n'a de sens que si elle améliore la vie des patients –, il construit avec Diane Potart, également post-doctorante au sein de l'unité, un projet qui pourrait demain transformer des années de travaux scientifiques en dispositifs médicaux innovants. Il revient ici sur son parcours, son métier ainsi que sur les défis qui l'accompagnent.

En quelques mots, pouvez-vous nous décrire en quoi consiste votre travail ?

Je suis actuellement post-doctorant au laboratoire BioTis, au sein du groupe CAM (Cell Assembled Extracellular Matrix), qui développe depuis plusieurs années des biomatériaux par ingénierie tissulaire, produits par culture de cellules humaines en laboratoire. Concrètement, nous cultivons des cellules provenant de biopsies de peau afin qu'elles produisent leur propre matrice extracellulaire qu'on appelle la MAC (Matrice extracellulaire Assemblée par des Cellules). Cette MAC est une sorte de « support naturel » ou « feuillet », riche en collagène qui a été inventé par Nicolas L'Heureux, chercheur Inserm et actuel directeur de l'unité, dans les années 90. Ce matériau biologique est ensuite transformé pour fabriquer différents dispositifs médicaux destinés à la médecine régénérative. Par exemple, Nicolas développe depuis plus de 25 ans des vaisseaux sanguins à base de MAC, et plus récemment, Fabien Kawecki, chercheur Inserm au sein du groupe, développe des valves cardiaques et des conduits valvés à base de MAC.

De mon côté, je travaille principalement au développement de nouvelles prothèses pour traiter les troubles du plancher pelvien, notamment l'incontinence urinaire d'effort et la descente d'organes. L'objectif est de proposer une alternative biologique aux implants synthétiques actuellement utilisés, afin de limiter les complications parfois sévères qu'ils entraînent chez certaines patientes. Avec Diane et Nicolas, nous développons ainsi des bandelettes à base de MAC pour traiter l'incontinence urinaire d'effort et des filets à base d’assemblages de fils de MAC pour traiter la descente d'organes. Le grand avantage de ces implants est que comme ils sont produits à partir de cellules humaines, on limite considérablement le risque d'inflammation et de rejet de la prothèse.

  • Comment en êtes-vous arrivé à faire un post-doctorat et au-delà à vous lancer dans un processus de création d'entreprise ?

J'ai fait ma licence et mon master de biologie à Cergy Pontoise. Je suis arrivé à BioTis durant mon stage de M2 que j'ai effectué dans le groupe des professeurs Jean-Christophe Fricain et Raphaël Devillard, qui sont par ailleurs cliniciens. Le sujet de stage portait sur la mise au point d’une technique de bioimpression assistée par laser et c'est au cours de celui-ci que j'ai rencontré Nicolas. Face à mon désir de faire une thèse, il m'a proposé, à la fin du stage, de faire un doctorat sous sa direction sur la transposition de la production de MAC à partir de cellules humaines aux cellules issus d’un gros animal (par exemple : chien, cochon, mouton). Le but était de créer un modèle de MAC équivalent à la MAC humaine pour nous permettre de réaliser des essais chez l’animal à long terme avec des tailles de greffons pertinents pour différentes applications cliniques en amont des essais sur l'humain.

Pour tout dire, je n'avais pas forcément imaginé ce parcours au départ. C'est vraiment pendant mon doctorat, que j'ai soutenu en 2021, que j'ai découvert tout le potentiel de ce biomatériau. Au fil des années, je me suis rendu compte que cette technologie pouvait réellement répondre à des besoins médicaux encore insuffisamment couverts. C'est à ce moment-là que l'idée d'aller au-delà de la recherche académique a commencé à germer.

J'ai toujours aimé la recherche, mais ce qui me motive avant tout, c'est son impact concret. Je me suis demandé quel était le moyen le plus rapide pour qu'une innovation arrive jusqu'aux patients. Pour moi, la réponse était claire : créer une entreprise capable de porter cette technologie jusqu'à l'hôpital.

Avec Diane Potart, qui partage cette même vision, nous travaillons aujourd'hui ensemble à la création de CAMATISS, une future start-up qui aura pour mission de poursuivre le développement clinique et industriel de ces dispositifs médicaux urogénitaux.

Depuis ma thèse, une grande partie de mon travail consiste d'ailleurs à construire cette aventure : obtenir des financements (ANR, européens...), préparer les futurs brevets, développer les prototypes et poser les bases du projet entrepreneurial.

  • Est-ce que vous avez une journée type dans vos activités ?

Pas vraiment, et c'est ce qui rend ce métier passionnant.

Certaines journées sont entièrement consacrées aux manipulations en laboratoire : culture cellulaire, production des feuillets de matrice extracellulaire, fabrication des implants ou encore analyses histologiques.

D'autres se déroulent presque exclusivement devant un ordinateur. Je peux passer plusieurs jours à rédiger une demande de financement, préparer un brevet, analyser des résultats, candidater à des congrès pour présenter nos travaux ou construire un nouveau protocole expérimental. 

Il y a également tout un volet de coordination : échanges avec les chirurgiens partenaires, préparation des études précliniques, réunions avec les structures d'accompagnement à l'innovation ou avec les organismes qui nous aident à structurer le futur projet d'entreprise dont Aquitaine Science Transfert (SATT Aquitaine), et son incubateur chrysa-link, et la cellule transfert de l'Inserm (Inserm Transfert).

Notre particularité est que nous raisonnons déjà comme des développeurs de dispositifs médicaux. Bien sûr, nous faisons de la recherche scientifique, mais nous gardons toujours en tête l'étape suivante : comment transformer ces résultats en un produit qui pourra un jour être implanté chez des patientes ? Sachant que tout cela nous impose de travailler un peu dans le secret dans la mesure où nous essayons de breveter nos travaux.

L'incontinence urinaire d'effort et le prolapsus : des pathologies fréquentes mais encore peu connues

L'incontinence urinaire d'effort se traduit par des fuites urinaires provoquées par un effort du quotidien, comme tousser, rire, courir ou porter une charge. Elle touche principalement les femmes après une grossesse ou avec l'âge.

Le prolapsus, ou « descente d'organes », correspond quant à lui à l'affaissement d'un ou plusieurs organes du bassin (vessie, utérus ou rectum), lié à un relâchement des tissus qui les soutiennent. 

Ces pathologies peuvent avoir un impact important sur la qualité de vie tout en n'engageant pas le pronostic vital des patientes. Les traitements chirurgicaux reposent aujourd'hui, dans de nombreux cas, sur des implants synthétiques. Bien qu'efficaces à 97-98%, ceux-ci peuvent entraîner chez certaines patientes des complications parfois sévères (perforation d’organes par ces prothèses, douleurs chroniques et intenses, et infections) ce qui conduit nombre d'entre elles, compte tenu du caractère non létal de ces pathologies, à ne pas y recourir malgré la gêne occasionnée au quotidien.

  • Qu'est-ce que vous appréciez le moins dans vos activités ?

Sans hésiter, les lourdeurs administratives !

Développer un dispositif médical demande déjà beaucoup de temps, de rigueur et de patience. Lorsque des contraintes administratives viennent ralentir le projet, cela peut devenir particulièrement frustrant.

Il nous est déjà arrivé de devoir repousser de plusieurs mois une expérimentation pourtant entièrement préparée, simplement parce que certaines procédures administratives ont pris beaucoup plus de temps que prévu.

Dans ces moments-là, on a parfois l'impression que le temps consacré à faire avancer la recherche est dépassé par celui consacré à faire avancer les dossiers. C'est probablement l'aspect le plus difficile de mon quotidien.

  • Et quels aspects aimez-vous le plus ?

Ce que j'apprécie le plus, c'est la diversité des activités. Aucune journée ne se ressemble vraiment. Je peux passer de la culture cellulaire à la rédaction d'un projet européen, puis échanger avec des chirurgiens ou réfléchir à la stratégie de développement de notre future entreprise.

Mais au-delà de cette variété, ce qui me motive profondément, c'est la finalité de notre travail. J'ai la conviction que les dispositifs que nous développons pourront améliorer la vie de nombreuses patientes.

Mon rêve, c'est le jour où une patiente me dira : « Merci, votre dispositif a changé ma vie. » Je pense que ce sera un moment très fort. C'est cette perspective qui me donne envie d'avancer chaque jour. Finalement, peu importe que cela passe par une carrière académique ou entrepreneuriale. Ce qui compte pour moi, c'est que la recherche aboutisse réellement jusqu'au patient.

Et dans 10 ans, vous vous voyez où ?

J'espère que nous aurons réussi à créer CAMATISS et que nos premiers dispositifs seront en cours d'évaluation clinique, voire déjà utilisés par les patientes.

L'objectif est de faire grandir cette entreprise autour d'une véritable gamme de dispositifs médicaux issus de notre technologie. Quand on discute du futur avec Diane, on s'imagine proposer un « CAMtalogue » : un catalogue complet de produits développés à partir de notre matrice extracellulaire.

Nous sommes aussi bien conscients tous les deux que ce type de projet ne pourra probablement pas se développer seul. Il faudra sans doute s'appuyer sur de grands industriels du secteur des dispositifs médicaux pour bénéficier de leur expertise réglementaire et de leurs réseaux de distribution internationaux. L'idéal serait de continuer à porter ces projets au sein de cette structure, tout en gardant la main sur leur développement scientifique.

Et si demain les meilleures opportunités se trouvent à l'étranger, nous sommes prêts à les saisir. Notre priorité restera toujours la même : permettre à cette technologie d'arriver jusqu'aux patientes.

CAMATISS : une future start-up issue de BioTis

Avec Diane Potart, Yoann Torres prépare la création de CAMATISS, une start-up née des travaux menés au laboratoire BioTis.

L'ambition est de développer une nouvelle génération de dispositifs médicaux fabriqués à partir d'une matrice extracellulaire produite par des cellules humaines (MAC ou CAM). Contrairement aux implants synthétiques, ces biomatériaux biologiques sont conçus pour mieux s'intégrer dans l'organisme et limiter les réactions inflammatoires à l'origine de certaines complications.

Le projet bénéficie déjà de plusieurs financements compétitifs et d'un accompagnement en valorisation. Les prochaines étapes viseront à finaliser le développement préclinique, obtenir un financement européen de transition vers l'innovation (EIC Transition) et créer officiellement l'entreprise.

Voir notamment sur le site de STS : Diane Potart et Yoann Torres, lauréats du 1er prix UBooster d’UBee Lab (hyperlien : https://sts.u-bordeaux.fr/actualites/diane-potart-yoann-torres)

  • Vous faites partie de la communauté STS, qu'est-ce que le département vous apporte au quotidien ?

Le département STS joue un rôle important dans notre parcours.

Il nous permet d'abord de participer à des congrès via ses appels à projet ciblés jeunes chercheurs et ingénieurs. L'an dernier, j'ai ainsi pu assister à mon premier congrès clinique entièrement consacré à l'urologie et à la chirurgie pelvienne. C'était une expérience très enrichissante, car nous avons pu échanger directement avec les cliniciens qui utilisent, ou utiliseront demain, ce type de dispositifs et monter un réseau solide.

Le département, par ses journées scientifiques annuelles, contribue aussi à créer du lien entre les équipes. On a parfois tendance à rester concentrés sur nos propres projets, alors que découvrir les recherches menées dans les autres laboratoires est toujours très stimulant.

  • Et pour terminer, une anecdote à partager ?

Ce n'est pas la question la plus simple !

Alors que nous nous rendions avec Diane à Clermont-Ferrand un jour de plein hiver, nous sommes restés bloqués pendant une bonne demi-heure derrière une déneigeuse sur l'autoroute. Pour des Bordelais, ce n'est pas vraiment une situation habituelle ! Cela nous a paru interminable. J'ai eu l'impression d'être dans les bouchons sur l'A10 pour descendre dans le sud. 

Mais, plus sérieusement, ce qui me marque le plus dans cette aventure, c'est le travail d'équipe.

Avec Diane, nous partageons le projet depuis plusieurs années. Nous avons construit tout ça ensemble, depuis les premières idées jusqu'au futur projet d'entreprise. Nous avons dû apprendre à anticiper et à prévoir les moments où ça se passe mal. Parce que là tout va bien mais il y aura peut-être des périodes plus difficiles. Il faut que ce soit clair dès à présent pour ne pas qu'il y ait de conflit voire que cela mette en péril la société. Chrysa-link, l'incubateur de start-up de la SATT Aquitaine, nous a d'ailleurs beaucoup aidés là-dessus. Nous avons eu beaucoup de temps dédié à la réflexion sur ce genre de situation. C'est important. Tu ne te lances pas dans une aventure de plusieurs années sans prendre conscience de ce que cela veut dire de travailler avec quelqu'un pendant longtemps. C'est une relation de confiance qui ressemble presque à celle d'associés de longue date et qui nous impose de faire de la communication un enjeu central de notre relation... cette communication fluide et permanente c'est probablement ce qui fait la force de notre partenariat avec Diane et au-delà celle de notre projet.

 

 

Crédits photos corps d'article : Clémence Faure, Département STS, université de Bordeaux

Interview réalisée par Alexandra Prévot et Clémence Faure, groupe de travail communication du département STS.